Le cinéaste Mahamat Saleh Haroun a accepté le fauteuil de ministre en charge de la Culture dans le dernier gouvernement tchadien, celui du dimanche 5 février 2017. L’homme, et non pas l’artiste, fait le grand saut dans l'inconnu. Sa personnalité et ses exigences s'accommoderont-elles au landerneau politique local ? Elements de réponse !

Ce dimanche 5 février, Mahamat Saleh Haroun, le cinéaste âgé de 56 ans, est entré dans le gouvernement du Tchad en tant que ministre du Développement touristique, de la Culture et de l’Artisanat. Qu’est-il allé faire dans ce panier de crabes ? Qu’attend-t-il de cette fonction politique, lui qui est un pur produit de la méritocratie ? Qu’attendent de lui ses supérieurs hiérarchiques, à savoir le Président de la République et le Premier ministre ? Et surtout pourra-t-il travailler avec le même niveau d’exigence qui lui a permis de côtoyer les plus grands dans son métier ?

<blockquote class="twitter-tweet" data-lang="fr"><p lang="fr" dir="ltr">Bonjour <a href="https://twitter.com/hashtag/Tchad?src=hash">#Tchad</a>-iens<br>Mht Saleh Haroun, qu&#39;est-ce que tu es allé faire dans cette galère? Tu es 10 level O dessus de ces gens. Éternel regret?</p>&mdash; Fortius (@fortius0) <a href="https://twitter.com/fortius0/status/828487796516085762">6 février 2017</a></blockquote>
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Sa grosse moustache, qui me fait toujours penser à celle de Jean Gabin dans cette comédie sur fond mercantiliste de 1968 qu’est « Le tatoué », nous sera désormais familière à la sortie du Conseil des ministres. Cette coquetterie n’est pas le seul élément avec lequel il se démarquera de ses collègues. Mahamat Saleh Haroun est une figure connue et reconnue à l’international. Un homme pointilleux jusqu’au détail. J’en veux pour preuve une de ses sorties un soir d’avant-première au cinéma Le Normandie de N’Djaména. Alors que la projection d’un film devait débuter à 19 heures, même le ministre en charge de la Culture de l’époque (Khayar Ouma Défallah si mes souvenirs sont bons) était en retard. Rien de choquant dans le microcosme tchadien. Mais pour le réalisateur de « Darat », c’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il s’en est suivi un discours d’une dizaine de minutes sur le respect d’autrui et la ponctualité. C’était, excusez-moi du terme, HOMERIQUE. Il a remis en place avec justesse et clarté tout ce « beau monde ». Mes voisins de fauteuils étaient choqués et vexés : « hou sawana iyal dougak wa ? ». A ce moment, j’ai compris que cet homme ne pourrait pas travailler sur le long terme avec des Tchadiens lambda s’il ne mettait pas un peu d’eau dans son vin. Mais il n’y a pas que cette différence culturelle sur la ponctualité qui fait qu’il dénote. Pour arriver au niveau de reconnaissance qui est le sien dans le monde du cinéma, il lui aura fallu sûrement s’habiter d’une rigueur extrême. Pour attirer les producteurs qui financent les films, pour susciter le respect des différents corps de métiers qui travaillent sur un tournage, pour convaincre des distributeurs noyés de propositions de vous faire confiance plutôt qu’à un autre, pour séduire les organisateurs de festivals, etc. Autant d’exigences qui ne cadrent pas avec le laxisme ambiant au Tchad. Un laisser-aller qui en a découragé plus d’un. Soit Mahamat Saleh Haroun s’accommode des mœurs du Tchad, auquel cas ce ne serait plus lui, soit il garde intacte ses habitudes professionnels et fera face à un mur, tant physique que qu’idéologique. J’ai connu personnellement un ministre qui souhaitait faire travailler ses collaborateurs et qui s’est pris un MUR dans la figure en guise de remerciement.

‘’La danseuse’’ du Président

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Dans un entretien, accordé au site de l’hebdomadaire Le Point, mis en ligne ce lundi 06 février, le lauréat 2010 du grand prix du Jury du Festival de Cannes explique une des raisons qui l’ont poussé à entrer dans cette équipe gouvernementale : « Si avec les relations que j’ai pu tisser, je peux apporter un coup de pouce à une jeunesse désireuse de s’exprimer… ». Ces explications me laissent pantois, car à mon sens le carnet d’adresse et l’aura internationale du réalisateur serviront plus à la mise en avant d’Idriss Déby qu’à la jeunesse tchadienne. Haroun ne sera rien de plus que « la danseuse culturelle » d’un Président soucieux de sa stature internationale. Une stature qui, si elle pouvait ajouter la sphère culturelle à ses acquis militaires et diplomatiques, ne se porterait que mieux.

Dans un contexte moins vénal, moins pernicieux, moins clivé, voire manichéen j’aurai apprécié l’arrivée de Mahamat Saleh Haroun à sa juste valeur. Car je reste convaincu que sa personnalité et son CV peuvent faire de lui un «game changer». Mais voilà, la politique tchadienne n’offre que deux issus à ses acteurs de second rôle que sont les ministres : elle moule les plus faibles et broie les plus hardis.

Chérif ADOUDOU ARTINE @fortius0

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