Un rassemblement a eu lieu ce mercredi 17 février devant le Palais de Justice de N’Djaména. Un petit groupe d’indignés, principalement des femmes, a fait passer pacifiquement son message via le slogan #JusticePourZouhouraEtAbachou. L'appel a été lancé par un groupe qui s'est formé instantanément sur Facebook ce dimanche 14 fevrier aprés que les vidéos et photos d'un viol collectif aient été partagées sur les réseaux. La police a intervenu sans raison apparente pour disperser le sit-in. Pourquoi les forces de l'ordre ont-elle une nouvelle fois chargé des citoyens non-armés ? Elements d'explications.

justice pour zouhoura

Une fois le rassemblement dispersé à coup de gaz lacrymogène  et de tirs de sommation (à balles réelles ?), les policiers se sont mis à courser les manifestantes (oui juste les femmes) dans les rues qui jouxtent le ministère de la Justice. Jusqu’à aller fouiller dans les maisons. « Une dame nous a cachées dans ses toilettes et nous a enfermées dedans » explique Anita. Triste fin pour un sit-in pacifique avec juste pour slogan «  #JusticePourZouhouraEtAbachou ». Le prénom de l'adolescent tombé sous les balles a été ajouté.

 

Trois véhicules de la police nationale se sont postés sur le terreplein faisant face à l’entrée du ministère de la Justice. La vingtaine d’agents de police qui occupaient les deux pick-up et le hard-top toisaient les soixante-trois indignés venus depuis 11 heures du matin « demander justice pour Zouhoura et la fin de l’impunité qui conduit à ce genre d’actes ».

 

Le calme et la sérénité étaient de mise dans ce groupe de personnes, à majorité féminine. Chacun brandissait fièrement et respectueusement son affiche. Vers 11 heures 40, les leaders du sit-in donnaient des instructions pour une fin d’action en entonnant l’hymne national Tchadien. C’est à ce moment que l’un des policiers a tiré deux coups de sommation. Le groupe pacifique a perdu son sang-froid et s’est dispersé. Il restait néanmoins une partie qui s’est assise afin de calmer les ardeurs de la compagnie de police. Rien n’y fait, ces « courageux » ont été dispersés par des tirs de gaz lacrymogène. Dans la débandade la plus totale, les yeux en feux et les poumons pleins de ce gaz irrespirable, la foule pacifique, non armée s’est éparpillée. Pour ceux qui pensaient que c’était fini, ils en auront une seconde couche. Dix autres véhicules estampillés Police nationale sont venus en « renfort ». A croire qu’on combattait une cohorte de truands armés jusqu’aux dents. Trois lycéennes ont été emmenées par leurs amies à « l’hôpital chinois » de Diguel.

abeche

A quoi est due cette réaction disproportionnée des forces de l’ordre ?

La première raison est intrinsèque à la police nationale

Une analyse de la composition de nos forces de police (plus précisément à cette fameuse compagnie d’intervention appelée GMIP) explique cette approche musclée. Le Groupement mobile d’intervention de la police (GMIP donc) est composé et est dirigé en grande partie par des semi-lettrés ayant dans un cas suivi cahin-caha les neufs mois règlementaires de formation ; et dans l’autre cas des transfuges de l’Armée nationale tchadienne. Dans les deux cas, l’approche du travail de policier leur est étrangère. C’est donc sans savoir réellement ce qu’est le rôle de la police que ces « excités prêts à en découdre » sont lâchés pour mater les récalcitrants. Ceux de ce mercredi matin l’ont appris à leurs dépens.

Pour la GMIP, il est hors de question de quitter le commissariat pour rien. Quand ils ont su (via les taupes infiltrées au sein du rassemblement) que le mouvement pacifique allait se disperser sans qu’ils aient eu à tirer un coup de feu, c’était pour eux comme une défaite. Une humiliation infligée par la justesse du message envoyé, le silence, la dignité et la discipline des citoyens. Il fallait donc qu’ils se fassent voir. Faire sentir à ces manifestants qu’ils étaient là. Et leur ôter l’envie de recommencer.

Avec cette GMIP, au lieu d’être dans la protection et le service aux populations, on est dans l’intimidation et le rapport de force.

La seconde raison est plus politique

La seconde démonstration de cette réaction musclée est plus politique. Il s’agit de ne pas laisser cette colère populaire perdurer et prendre trop d’influence auprès des jeunes.

Des citoyens lambda qui décident de mettre une pression « saine » à la Justice pour une affaire en cours n’est pas vue d’un bon œil. C’est pour cette raison que ce mouvement ne doit pas s’éterniser et surtout ne doit pas pouvoir être relayé. Si ce rassemblement avait tenu une heure de plus, voire la journée, son ampleur aurait été décuplée. Il aurait drainé d’autres partisans, gagné en crédibilité et en soutiens (intérieurs et extérieurs) dans toutes les couches sociales. La puissance des campagnes virales de Facebook aurait été ensuite une caisse de résonance pour les médias traditionnels (radio et télé). Si le sit-in de ce mercredi matin avait atteint ce stade, le Rubicon aurait été franchi. Une situation irrécupérable pour le pouvoir. Oui, mais malheureusement pour le mouvement #JusticePourZouhouraEtAbachou, nos dirigeants ont appris des erreurs des autres.

Chérif ADOUDOU ARTINE

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