Loin de défendre l’immobilisme dans la chose politique, je préconise un schéma de réflexion différent du manichéisme ambiant. Une troisième voie portée par des octogénaires qui ont un regard moins péremptoire sur la gestion du Tchad.

OPINION

« Déby dégage ! » scandent les Tchadiens de l’opposition. « Déby, l’homme qu’il faut à la place qu’il faut » répondent les partisans du MPS. Deux postures, deux voix viscéralement opposées. Elles alimentent la presse, le Web et ‘’les divers’’ du quartier. Mais elles n’apportent rien au débat politique tchadien. Au contraire, elles l’encombrent.

A l’instar de l’ex-chancelier allemand Gerhard Schroder qui renvoyait dans les années 1990 dos à dos les socialistes et les libéraux pour adopter son concept de politique économique qualifiée de « Die Neue Mitte* », je propose de lorgner du côté des octogénaires pour développer une troisième voie dans notre débat politique. Cette voie (ou voix) existe déjà. Elle est plus discrète et est soutenue par des sexagénaires, des septuagénaires et des octogénaires. Ceux que l’on a tendance à négliger (à tort ?) aujourd’hui.

Cette envie de réflexion m’est venue un soir. Je dinais, comme au moins deux soirs par semaine, avec mon vieux père âgé de 82 ans. Au gré de notre discussion, nous en sommes arrivés à parler de l’intervention du président de la république du 11 août dernier à Abéché. En citoyen impliqué que je suis (ou du moins que je suppose être), je me suis offusqué des propos d’Idriss Déby lorsqu’il affirmait : « Quitter le pouvoir et laisser le Tchad dans le désordre ? Je ne le ferai pas !». J’expliquais à mon géniteur que ces propos sont insultants pour l’intelligence et la capacité de gestion des autres Tchadiens.

Dans un calme qui caractérisent ceux qui ont vécu, il me rétorque tout simplement : «  Il a raison de dire ça. »

Voici une partie du dialogue qui s’en est suivi :

Moi : C’est présomptueux de sa part de penser cela et le dire le jour de la fête nationale.

Lui : Tu penses que sortir de chez toi le matin et rentrer sain et sauf en fin de journée n’est pas quelque chose de remarquable ?

Moi : Oui c’est vrai, mais il n’y pas que ça. La détresse sociale, le manque de perspectives des jeunes (...). Toutes ces questions-là ont été reléguées.

Lui : Toutes ces choses-là comme tu dis, si tu es mort à quoi te serviront-elles ?

Le décor est planté. Notre génération de quadra est formatée. Nous connaissons les choses à travers l’histoire. En spectateurs, nous avons vu à la télé le printemps de Pékin, la chute du mur de Berlin, la libération de Mandela, les violences inouïes de la guerre au Libéria, la démocratisation des pays francophones d’Afrique et j’en passe. Nous avons ensuite vécu en contemporains aux facultés intellectuelles plus préparées, l’avènement des technologies de l’information et leur produit phare : les chaînes de télévisions satellitaires. Nous avons vécu comme une injustice la désinformation du Pentagone préludant à la deuxième guerre du Golfe et enfin exulté à l’élection d’Obama. C’est ça notre réalité. C’est notre parcours ‘’référentiel’’. Nous souhaitons, au plus vite, que le monde que nous côtoyons à travers la toile, la télé ou au gré de nos voyages à l'étranger soit notre réalité. Pour ces raisons, et uniquement celles-là, nous avons des positions aussi extrêmes, manichéennes. Soit on est POUR, soit on est CONTRE. Mais il faut que ça avance, que ça bouge !

Am-Dam, guerre des 9 mois, DDS.

A l’opposé de cela, il y a ces vieux, octogénaires comme mon père, qui ont vécu les heures les plus sombres de l’histoire du Tchad. Ils ont connu Mangalmé et ses premières exactions à caractère religieux à la fin des années 1960, ils ont connu une chasse aux sorcières visant les opposants au régime de Tombalbaye et ce jusqu’en France avec l’aide des services secrets de ce pays : à l’instar d’Otel Bono, un des plus durs adversaires du MNRCS, qui a été assassiné dans les rues de Paris. Ces vielles personnes ont tremblé aux lendemains du coup d’Etat du général Malloum qui arrêtait toutes personnes (ou presque) ayant travaillé avec le précèdent régime. Ils ont eu peur pour leurs familles de 1978 à 1982 dans l’incertitude que vivait notre pays. Ils ont serré les dents durant les 8 ans de la dictature de l’UNIR d’Hissein Habré. Ils se sont demandé ce que Dieu leur réservait à l’arrivée du MPS… Ils ont vécu ce que nous avons juste entendu ou lu. Leur approche du quotidien est forcément différente de la nôtre. Ils relativisent par conséquent ce qui se passe dans notre pays en 2015. Ne nous méprenons pas, cette génération ne sanctifie pas Idriss Déby. Elle ne le diabolise pas non plus. Mais elle relativise ce qui se passe et compare 2015, son flots de journaux qui crient à tue-tête, ses partis d’opposition, la relative quiétude des rues aux réalités qu’elle a traversées : la geôle politique d’Am-Dam, la guerre des 9 mois, la DDS, etc.  

Le débat politique stérile actuel doit prendre une pause. Respirer. Ses acteurs et observateurs, à l’instar de nos ainés, doivent relativiser. La réflexion des plus âgés doit nous permettre de tempérer nos revendications (légitimes) d’enfants gâtés de l’histoire du Tchad afin, peut-être, de mieux aborder les questions qui touchent à notre réalité. Loin de moi l'idée de soutenir une gérontocratie, mais je souhaite que l'on prête une certaine consideration à l'autre aile, celle moins visible, moins audible. Ces vieux qui ne font (pas) plus de politique, mais regardent, de manière détachée, les choses se dérouler. 

D'aucuns me prendront pour un …. (je ne sais quoi d’ailleurs), mais le fait de se pencher sur l’avis de nos ainés ne peut qu’être bénéfique. 

Bonne soirée à tous.

Chérif ADOUDOU I @fortius0

* Littéralement, « le nouveau centre » en allemand. Traduit en français par « la troisième voie ».

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